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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 16:55

 

 

1. Oghma dans la tradition celtique d‘Irlande.



 

1.1. Oghma dans la mythologie irlandaise.

 

Oghma, dieu de la tradition celtique dIrlande, est dit Grianeineach (=Au Visage de Soleil). Son équivalent gaulois semble être Ogmios, toutefois il sagit probablement dune attribution tardive, sappuyant sur lanalogie des noms. (Kruta) Au Pays de Galles, il semble que l’on donne à Oghma le nom d’Efydd. Oghma, fils dEthliu, est le père de Tuirenn, de même que le frère de Lug et du Dagda. Champion des Tuatha dé Danann, les dieux de lIrlande ancienne, on voit aussi des aspects de ce dieu dans des personnages mythologiques tels que Elcmar, Celtchar ou encore Labraid.

 

1.2. Un « dieu-lieur ».

 

Oghma, que l’on nomme d’ailleurs aussi l’ « Éloquent », est le dieu de lEloquence, le dieu lieur, celui qui lie son auditoire par son verbe, celui qui lie les auditeurs à lorateur. Sa maîtrise de la magie fait aussi dOghma le dieu de léloquence, car la Parole est laction en mode magique; nommer une chose revient à la créer, et ce qui na pas de nom nexiste pas. Cest une divinité souveraine, terrible, dont la magie lie quiconque lui est confronté. A lexemple du dieu védique Varuna, il paralyse magiquement ses victimes. Oghma incarne le lien qui unit le monde divin au monde humain.

 

1.3. Oghma et le principe de la « mutilation qualifiante ».

 

Paradoxalement, Oghma paie ses pouvoirs par une mutilation qualifiante, à savoir le percement de la langue, qui le rend bègue. Dans la tradition indo-européenne, un principe théologique veut quun dieu paie son pouvoir par la mutilation de lorgane physique essentiel pour lexercice de celui-ci (lorateur est bègue, le voyant est borgne, le guerrier est manchot, etc.) Ce paradoxe qui fait du magicien du verbe un bègue, reflète, en fait, linfinité des possibles : le verbe dOghma est au-delà des simples contingences corporelles, au-delà de la simple parole, cest la Parole au-delà de la parole, tout comme le voyant borgne est au-delà de la simple vision classique des choses, par exemple. La mutilation surmontée le fait accéder à ce stade supérieur.

 

1.4. Le Maître des Oghams.

 

On met aussi le nom dOghma en rapport avec lécriture oghamique. Magicien du verbe, Oghma lest aussi par lécriture et passe pour être linventeur de lécriture oghamique dont lemploi est largement magique et à double sens (ex. : le nom de la lettre n dans lalphabet oghamique est nion, qui signifie également if). Le système décriture oghamique ne semble pas antérieur au premier ou au deuxième siècle de lère chrétienne (5e-6e s., selon dautres sources) : Il consiste en séries de traits horizontaux ou obliques gravés sur larête dune pierre dressée ou dun pilier de bois. Les inscriptions sont toujours des dédicaces ou des éloges funèbres. On ne trouve des spécimens de cette écriture oghamique quen Irlande et dans louest de la Grande-Bretagne. Il ny a aucun exemple sur le continent. (Markale) De fait, on en trouve des exemples, sur la pierre ou le bois, en Irlande, en Ecosse et au Pays de Galles. Cette écriture relevait vraisemblablement du domaine sacerdotal druidique, le druide en faisant usage pour des incantations. Les ogams sont un alphabet de vingt signes qui correspondent aux consonnes de lalphabet latin. Il est transcrit à laide dencoches linéaires dont le nombre varie de 1 à 5, et qui sont disposées de quatre manières différentes, perpendiculaires ou obliques par rapport à une ligne médiane. Dans un deuxième temps, cinq lettres supplémentaires (les voyelles) ont été ajoutées. Sur une stèle, la lecture se fait de bas en haut, en partant de la gauche, puis en redescendant, si le texte comporte plusieurs lignes. (Norma) Ajoutons que chaque lettre a également une valeur numérique.

 

1.5. Un dieu guerrier.

 

Mais Oghma est aussi une divinité guerrière : il est le champion des dieux. Ainsi, lorsque Lug Samildanach se présenta devant la porte de Tara, la capitale royale de l‘Irlande ancienne, comme celui qui sait pratiquer tous les arts, dont celui de champion, le portier lui répondit : Nous navons pas besoin de toi. Nous avons déjà un champion, Ogme, fils dEthliu Et lorsque Lug parvint finalement à se faire admettre à Tara et quil sassit sur le siège des Sages, car il était sage (=savant, connaisseur, expert) en chaque art, Oghma (ou Ogme) lui lança un défi : la grande pierre pour laquelle il fallait les efforts de quatre-vingts jougs, Ogme la traîna à travers la maison, si bien quelle fut devant Tara, à lextérieur, mais Lug parvint à la repousser jusque sur le sol de la maison royale, montrant ainsi sa propre puissance. A la veille de la seconde bataille de Mag Tured, Lug demanda à Oghma : quel sera ton pouvoir dans la bataille ? Et Oghma lui répondit : Ce nest pas difficile, je repousserai le roi et trois neuvaines de ses amis. Je supporterai le tiers du combat en compagnie des hommes dIrlande. Au cours de cette bataille, Oghma fut lun des cinq chefs de létat-major des Tuatha dé Danann, au côté de Diancecht, du Dagda, de Nuada et de Goibniu. Durant les combats, Oghma parviendra à semparer de lépée du roi des Fomoire, Bress, qui navait pas hésité à faire travailler Oghma gratuitement, en toute injustice. Oghma sera tué, ressuscité, puis, avec laide de Lug, aidera le Dagda à récupérer sa harpe volée par les démons Fomoire.

 

1.6. Une divinité importante mais secondaire.

 

Dans lordre des fonctions divines, Oghma ne joue pas un rôle de premier plan dans les récits mythologiques irlandais. Il labandonne au profit du Dagda à qui ses pouvoirs sont transférés, ce qui se voit clairement dans lhistoire qui montre Elcmar-Oghma chassé par le Dagda de son domaine de Brug-na-Boyne. A noter aussi que le nom de la fille de Conchobar, Daroma, signifie Fille dOghma, mais cela ne doit pas être pris dans un sens littéral : il sagit ici de désigner non la fille biologique du dieu, mais plutôt une fidèle, une sectatrice dOghma.

 

2. Ogmios dans la tradition celtique de Gaule.

 

 

 

 

 Ogmios

 

 

 

2.1. Nom et origine d’Ogmios.

 

Il est généralement admis que le dieu gaulois Ogmios est léquivalent du dieu irlandais Oghma. Ogmios a laissé peu de traces en Gaule et cest donc en Irlande quil faut tenter de retrouver, dans le personnage dOghma, la trace du mythe concernant cette divinité. Pour expliquer le nom dOgmios, on a dabord tenté de chercher une explication dorigine grecque, mais lon pense à présent quOgmios serait un composé de « og » (=pointu), évoquant le stylet qui grave lécriture ou la lame acérée, Ogmios étant à la fois le dieu de léloquence (verbale et écrite) et un dieu guerrier. Ogmios est représenté sous l’aspect dun vieillard qui, avec la force de sa faconde, subjugue tous ceux qui lécoutent. Ogmios est notamment représenté sur des monnaies armoricaines.

 

2.2. Le témoignage de Lucien de Samosate.

 

Lorsquil visita la Gaule, Lucien de Samosate, un philosophe grec du 2ème siècle de lère chrétienne, y découvrit un étrange tableau. On y voyait un personnage vêtu dune peau de lion, armé dune massue, chauve, chenu, traînant derrière lui, souriants, des hommes que des chaînes attachées aux oreilles reliaient à sa langue. Lucien sinsurgeât, car il crût reconnaître là une caricature dHéraklès-Hercule. Mais un druide lui expliqua, en grec, que ce quil regardait nétait pas, malgré les apparences, le dieu grec, mais un dieu gaulois à la puissance redoutable : Ogmios. On expliqua ainsi au Grec quil sagissait du dieu de lEloquence. Eloquence magique, puisquil sagit dun dieu, persuasive, étant le fait dun vieillard.

 

Voici la description de la découverte dOgmios par Lucien de Samosate : « Cest un vieillard très avancé, dont le devant de la tête est chauve ; les cheveux qui lui restent sont tout à fait blancs : la peau est rugueuse, brûlée jusquà être tannée comme celle des vieux marins ; on pourrait le prendre pour un Charon ou un Japhet des demeures souterraines du Tartare, pour tout enfin plutôt quHercule. Mais tel quil est, il a laspect dHercule : il porte suspendue la peau de lion et il tient dans sa main droite la massue ; le carquois est fixé à ses épaules, la main gauche représente un arc tendu : ce sont tous les détails dHercule. Je croyais que cétait par haine des dieux helléniques, quon avait pensé à un pareil outrage aux formes du dieu, quon voulait se venger, par la représentation figurée, de son invasion dans ce pays, de ses rapines, alors quen tête des troupeaux de Géryon il visitait en vainqueur la plupart des pays occidentaux. Et je nai cependant pas révélé ce quil y a de plus étrange dans cette représentation : cet Hercule vieillard attire un grand nombre dhommes attachés par les oreilles et ayant pour liens des chaînettes dor et dambre qui ressemblent à de très beaux colliers. En dépit de leurs faibles liens, ils nessaient pas de fuir, bien que cela leur soit facile ; loin de résister, de se raidir et de se renverser en arrière, ils suivent tous, gais et contents, leur conducteur, le couvrant de louanges, cherchant tous à latteindre et, en voulant le devancer, desserrent la corde comme sils étaient étonnés de se voir délivrés. Ce qui me parut le plus singulier, je vais vous le dire immédiatement. Le peintre, qui ne savait placer où le début des chaînes car la main droite tient déjà la massue et la gauche larc, a perforé le bout de la langue et la fait attirer les hommes qui suivent ; le dieu se retourne vers eux en souriant. » (Brasseur)

 

Lucien de Samosate ne comprit pas immédiatement le sens de cette étrange représentation. Cest alors quun druide, connaissant la langue et la culture grecques, lui dit : « Je vais vous donner le mot de lénigme, car je vois que cette figure vous jette un grand trouble. » Et voici ce que dit le druide : « Nous autres Celtes, nous représentons lEloquence, non comme vous, Hellènes, par Hermès, mais par Hercule, car Hercule est beaucoup plus fort. Si on lui a donné lapparence dun vieillard, nen soyez pas surpris car seule léloquence arrive dans la vieillesse à sa maturité, si toutefois les poètes disent vrai : « lesprit des jeunes gens est flottant mais la vieillesse sexprime plus sagement que la jeunesse. » Cest pour ça que le miel coule de la bouche de Nestor et que les orateurs troyens font entendre une voie fleurie de lis, car il y a des fleurs du nom de lis, si jai bonne mémoire. Ne vous étonnez pas de voir lEloquence représentée sous forme humaine par un Hercule âgé, conduire de sa langue les hommes enchaînés par les oreilles ; ce nest pas pour insulter le dieu quelle est percée. Et cest par son éloquence achevée, pensons-nous, quHercule a accompli tous les exploits et par la persuasion quil est venu à bout de presque tous les obstacles. Les discours sont pour lui des traits acérés qui volent droit au but et blessent les âmes ; vous-mêmes dites que les paroles sont ailées. » (Brasseur)

 

 

2.3. L’Ogmios de Dürer.

 

 

 

 

http://mikaelhirsch.typepad.fr/.a/6a00d83451e3cc69e2010536bc3b16970b-150wi

 

En outre, une gravure dAlbrecht Dürer (« Kunstbuch » de 1514) représente Hermès en dieu de lEloquence. Il lie par quatre chaînes partant dun anneau perçant la langue du dieu, quatre personnages attachés aux oreilles. Il y a là une femme, un juge (souveraineté juridique), un chevalier (caste guerrière), un bourgeois (tiers-état). Certains commentateurs rejettent toute relation entre lOgmios de Lucien et lHermès de Dürer, sous-prétexte quOgmios, dieu gaulois du langage et de la magie, et lHermès psychopompe nont rien dautre en commun que les « chaînettes lieuses. » Les deux artistes auraient « instinctivement » adopté lemploi des chaînes dor, symbole universel dentraînement magique. Toutefois, on peut aussi envisager lhypothèse dune reprise par Dürer du thème de lOgmios lieur auquel il aurait tout simplement donné le nom dHermès, plus classique que celui dOgmios, ignorant au passage son assimilation plus traditionnelle à Hercule.

 

 

2.4. Ogmios vu par Dubellay.

 

Par ailleurs, dans la partie de la Bohème galante consacrée aux Poètes du 16ème siècle, Gérard de Nerval cite Dubellay (1522-1560) qui évoque la chose suivante : « Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes ; et de votre Hercule gallique tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne attachée à sa langue. » (La Bohême galante, G. de Nerval, p.131). Il y a là une allusion à la destruction de Delphes par les armées celtiques en 279 avant lère chrétienne et à Ogmios, le dieu lieur, confondu avec Héraklès, comme nous lavons dit, du fait de certaines ressemblances iconographiques. Il sagit là dun plaidoyer en faveur dune poésie française débarrassée des limites fixées par le strict cadre gréco-latin et non plus exclusivement bornée à limitation des poètes antiques. Retenons que Dubellay connaissait donc la relation entre Héraklès et lOgmios lieur, nommé par lui « Héraklès gallique » et quil ne mentionne nullement Hermès.

 

2.5. Ogmios et la Razzia des vaches de Cooley.

 

On ne peut sempêcher détablir aussi une comparaison, à titre purement indicatif, entre la représentation de lOgmios de Lucien et ce passage du récit irlandais de la Razzia des vaches de Cooley : « un groupe savançait dans la plaine de Meath. A leur tête, un homme sombre portait à son cou sept chaînes tirant sept fois sept hommes », « sept fois sept », cest-à-dire une multitude.

 

2.6. Ogmios vu par Rome.

 

Les Romains virent en Ogmios un Jupiter gaulois. Plus précisément, César le nomme « Jupiter à lempire du Ciel », mais il nen dit rien de plus. Sur la colonne du « Cavalier et lAnguipède », Ogmios est situé au nord. Il est aussi le dieu qui vainc par la magie, comme nous lavons vu, et dans ce cas, les Romains lassimilèrent à Hercule. Il semble que les Romains laient aussi parfois assimilé à Mars, et on a vu, que les qualités guerrières du dieu irlandais Oghma se révèlent effectivement dans le récit irlandais de la seconde bataille de Mag Tured.

 

 

 

2.7. Ogmios à Bregenz.

 

En outre, « Deux textes latins de défixion gravés sur des tablettes en plomb trouvées à Bregenz (Voralberg, Autriche) associent le nom dOgmios à Dis Pater et à un autre dieu, suggérant quil pourrait être une divinité du monde infernal et que la scène décrite par Lucien pourrait représenter Ogmios en fonction de psychopompe (conducteur des âmes des défunts dans lautre monde). » (Kruta) La fonction de psychopompe permettrait, dans ce cas, de rapprocher lOgmios de Lucien, de lHermès de Dürer, le dieu grec étant notamment connu sous le nom d’Hermès Psychopompos et ayant été assimilé, sous cet aspect, au dieu égyptien Anubis. A Bregenz, comme le relève Venceslas Kruta dans le passage que nous citons ci-dessus, le nom dOgmios se retrouve sur des tablettes dexécration priant ce dieu de frapper des ennemis.

 

 

Eric TIMMERMANS

Bruxelles, le 9 décembre 2009

 

 

Sources : Atlas de la civilisation occidentale, P. Lamaison, France-Loisirs, 1994 / Des dieux celtes aux dieux romains, P. Cattelain et C. Sterckx, Editions du CEDARC, 1997 / Dictionnaire historique des Celtes, Pierre Norma, Maxi Poche Histoire, 2003 / Essai de dictionnaire des dieux, héros, mythes et légendes cletes, fascicule 1, Claude Sterckx, 1998 / Grand dictionnaire des symboles et des mythes, Nadia Julien, Marabout, 1997 / Lépopée celtique dIrlande, Jean Markale, Petite Bibliothèque Payot, 1973 / Les Celtes : fureur et immortalité, G. Nenzioni et F. Giromini, Papermint, 1979 / Les Celtes Histoire et dictionnaire, Venceslas Kruta, Robert Laffont, 2000 / Les Celtes Les Dieux oubliés, Marcel Brasseur, Terre de Brume Editions, 1996 / Les Chimères (suivi de la Bohême galante et des Petits châteaux de Bohême), Gérard de Nerval, Poésie, Gallimard, 2005 / Les fêtes celtiques,Ch. Guyonvarch et F. Leroux, Ed. Ouest-France Université, 1995 / Nouveau dictionnaire de mythologie celtique, Jean Markale, Pygmalion, 1999.

 

 


 

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